Un dernier voyage en Beauce…

Au détour des années 1900, dans l’ennui des nuits hivernales beauceronnes, Cyrille Fortin et Stella Lagueux convolèrent en justes noces. Tout ce qu’il y avait de plus simple, une sobre réception – misère oblige – et la promesse de jours meilleurs.

Cyrille est un homme de la terre. Ces aïeuls ont bûché et défriché des terres beauceronnes, des terres de vase par-ci, des caps de roches par-là, un travail acharné pour arriver à cultiver quelques arpents de misère…

À Saint-Joseph-de-Beauce, un jeune homme du début du siècle est vite confronté soit au travail de la terre, soit à l’exil. Il y a bien les chantiers, on susurre dans le village qu’un bon ouvrier peut se faire une ptite paye de l’autre bord du fleuve. Un cousin lointain de Cyrille, si ce n’était de la bouteille…

Dans la famille des Lagueux, l’exil a pris le destin de l’abandon. La cadette, Stella, a vu cinq de ses sœurs quitter pour la promesse des moulins de Woonsocket au États-Unis. Des quartiers plein de francophones, un p’tit Canada comme on dit, attendent de la main d’œuvre pour faire virer les moulins. De l’ouvrage en masse, pis les villages sont propres; pas comme cette terre de jarrets noirs…

Un soir de grand vent, de ceux qui éteignent la chandelle dans cette satanée cabane mal isolée, Stella fera promettre à son nouvel époux que plus jamais ils ne mangeraient de la misère comme en ce premier hiver de leur jeune mariage. Le p’tit premier en chemin – dans le fourneau comme on dit dans le coloré langage beauceron – tout manque et l’humide été a sonné le glas des récoltes, encore.

Édouard naîtra autour des semences du printemps, comme une promesse, un cadeau. Tant bien que mal, Cyrille empile des patates dans la cave. Les siennes, et même pour vendre. La terre à Cyrille est bien irriguée – elle borde la Chaudière – et ses bâtiments sont solides. Cyrille ne joue pas aux cartes, il boit peu, économe, on le dit avare, il attend déjà un second enfant.

Mais la nature est cruelle. Une succession de saisons des récoltes plus difficiles ont tôt fait de dilapider les provisions du garde manger, et du bas de laine. Au cours de la deuxième décennie, Stella et Cyrille perdront trois enfants dans l’enfer des hivers beaucerons. Fidèle à sa promesse, Cyrille se départit de sa terre. Sachant que la vie des shop de Woonsocket n’était pas pour lui, il réussit à convaincre Stella de déménager dans les Bois-Francs, à Saint-Albert, « pas sur une terre à problème ».

L’avant-dernier, le p’tit Gérard, vivra la transition entre Saint-Joseph et Saint-Albert. L’éden pour lui, ce sera toujours la terre à Cyrille sur le bord de la Chaudière. Beauceron déraciné, il grandira dans les souvenirs de la p’tite Canadienne à Cyrille, maison coquette rendue solide par le travail de son père.

Aujourd’hui les mains de Gérard tremblent. Presque centenaire et d’une lucidité étonnante, un vœu lui est cher. Un dernier voyage en Beauce…

(la suite au cours des prochains jours…)

~ par delorimier sur 12 août 2010.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :