Hiatus : dix ans plus tôt, sur le parvis de l’église de Saint-Joseph

Un hiatus, une dizaine d’années plus tôt. Je revois encore Gérard, le pas assuré, le regard perdu, comme songeur, sur le parvis de l’église de Saint-Joseph de Beauce. C’était la première fois que je mettais les pieds dans ce village. Pendant la route entre Victoriaville et son village natal, Gérard n’a pas beaucoup parlé. Ses yeux sondaient le paysage, à la recherche de repères :

« C’est bin plus vite en machine! », l’automobile demeurait pour lui l’invention du siècle.

À cheval sur l’exil qui définissait la fin de ma vingtaine, j’avais senti le besoin de me rapprocher de cet homme. Quand il m’a demandé de visiter l’église, j’ai pensé à l’homme pieux. Pour lui, cet endroit représentait le souvenir du père, le sien, cet endroit de communion sociale, où Cyrille prenait grand plaisir à taquiner le voisinage. Il n’y a que sur le parvis de l’église que Gérard se souvient de son père de cette manière.

L’église c’est aussi l’exil temporaire, le moment où l’habitant quitte ses durs labours et ses vêtements de misère pour quelques heures. Du haut du parvis de l’église, on peut voir la rivière Chaudière et le pont qui la traverse. « Un bon 5 milles! » me dit Gérard en pointant l’emplacement de la terre paternelle. Une éternité dans ses souvenirs de vieil homme, une éternité quand on quitte la terre un instant et que l’on est un enfant de cultivateur de misère.

Nous nous sommes rendus devant la maison qui jouxte la terre de ses ancêtres. Un homme de Saint-Hyacinthe s’est porté acquéreur de l’endroit il y a quelques années m’apprend Gérard, dont le rêve a toujours été, pourtant, de revenir ici. Comme son père, Gérard a cultivé la misère pendant un certain temps. La bouteille et le peu de clairvoyance auront tôt faits d’assoir cet homme dans la modestie et l’amour du bon temps. Quand d’autres ont engrangé, Gérard a profité et aujourd’hui il le regrette, étranger devant la cambuse où il a vu le jour et où il aurait bien voulu les terminer.

L’endroit est désert. Nous nous approchons du porche de la maison et je frappe quelques coups, pour la forme. Pas de réponse, évidemment. Par la fenêtre, Gérard voit le crucifix qui orne l’arche entre la salle à manger et le salon. « C’est celui qu’avait mis là mon père, suite à la grande crue des eaux entre les deux guerres! » On disait alors au paysan à l’époque que c’était le bon Dieu qui « faisait déborder la rivière », aujourd’hui Gérard sait très bien qu’il n’en est rien.

Tout près de la clôture du pré, à l’est de la maison, Gérard me montre du doigt un petit promontoire qui cache la rivière. De la poche de son veston, ses vieilles mains me tendent une photo en noir et blanc. Un homme, à la consistance solide, mais drôlement hirsute, sous une couverture qui le borde jusqu’à la taille, vêtu d’une camisole blanche. À côté de lui, les pommettes saillantes d’une jolie brunette, coiffée d’un chapeau de laine blanc. Gérard avait tenu à emmener sa douce Jeanne à la belle étoile d’une nuit de Saint-Joseph.

Le regard de mon grand-père, moqueur un instant, se crispe ensuite, quand le vif souvenir le rattrape d’avoir perdu, précipitamment, arrachée par le destin, sa douce Jeanne, trop jeune, dans la trentaine seulement.

Je comprendrai, sur le chemin du retour, à quel point ce drame aura une incidence sur la suite des choses. Encore jusqu’à moi, la descendance de Cyrille tremble de l’impact qu’aura eu la mort de Jeanne sur le destin des autres…

(à suivre…)

~ par delorimier sur 24 août 2010.

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