Réflexions sur le cynisme – Prêts pour une Grande Noirceur?

La scène se déroule il y a de cela quelques années, dans un cours d’Études langagières que j’enseignais à l’UQO. Dans le corpus de textes à lire, un article de Chantal Hébert qui traite de la montée de la droite canadienne. Nous en avions discuté en classe. Malaise évident. Devant le peu d’enthousiasme qu’avait suscité ce texte, pourtant éclatant de lucidité quant à la situation de la gouvernance au Canada, je me vexe un peu et tente de secouer les troupes.

Une étudiante que je questionne me répond que la politique ne l’intéresse pas, que ce texte ne l’avait pas intéressée. Il ne s’agit pas de politique lui avais-je répondu, mais bien de réfléchir sur l’état du monde, de la société dans laquelle elle vivait, une nécessité pour une étudiante comme elle, en psychoéducation, qui aspirait à devenir enseignante. J’ai eu ensuite avec ma classe, une stupéfiante discussion sur l’état du monde en général, mais aussi par rapport à la perception que ces étudiants avaient du Québec dans lequel ils vivaient.

Discutant franchement et m’étant assurer que nous échangions sans réserves, ce texte posait d’abord problème pour de nombreux étudiants qui n’avaient que peu de connaissances des concepts idéologiques qui permettent de départager la droite, de la gauche. Un collègue de classe guatémaltèque qui avait grandi dans le sillage des luttes sandinistes s’est permis un vibrant plaidoyer en la matière. Constat désolant cependant, ces étudiants, la majorité à la deuxième année de leur parcours universitaire, n’avaient que très peu de perspectives socio-historiques leur permettant un regard critique sur le monde dans lequel ils vivent. Ce manque de perspective socio-historique conduit assurément à un désintérêt quant à l’engagement dans « le » politique, mais plus grave encore, c’est un passe-droit garanti vers le cynisme.

Ce type de discussion, je l’ai eu depuis avec TOUS les groupes auxquels j’ai enseigné depuis. Session après session, le constat est le même quand il s’agit de cette frange d’étudiants plus jeunes, ceux à qui l’on a enseigné un monde courtois, « non-conflictuel », sans trop de cours d’Histoire, une sociologie qui s’appuie sur le « vivre-ensemble » qui achoppe le plus possible les événements marquants, parfois tristes ou déchirants, de notre histoire.

Au cours de ma discussion avec le premier groupe auquel je faisais référence, je fais quelques longs pas vers l’arrière; la Conquête de 1760, le Traité de Paris, la Rébellion de 1837-1838 et son actualisation par Falardeau plus récemment, la Crise de la Conscription, la Grande Noirceur Dupléssiste et l’acharnement de voir la lumière des Automatistes et du Refus Global… Jusque là, en grande majorité, je récolte des regards hagards mais néanmoins intéressés. L’étudiant ou deux qui sait de quoi je parle, s’est intéressé à l’histoire de son peuple par son propre intérêt. Les autres n’ont aucune connaissance de ces événements fondamentaux qui permettent pourtant, de comprendre la dualité sociale qui caractérise le Québec encore aujourd’hui, mais également pourquoi, dans l’exemple plus précis du texte de Hébert, elle se référait à la Grande noirceur pour illustrer le traitement que réservait le gouvernement conservateur aux artistes du Québec et aux intellectuels à la grandeur du Canada.

Ce constat désolant, je le répète épisodiquement, quand j’ai la chance de pouvoir revenir à l’enseignement. Et ça m’enrage profondément qu’au nom d’une « paix sociale » qui ressemble plus à un acte de lâcheté et d’abandon, nous ayons accepté –fatigue désespérante post 1995? – que toute une génération de Québécois soit coupée de ses repères socio-historiques qui lui permettraient de mieux comprendre l’état du monde dans lequel elle vit. Ce faisant nous avons crée les conditions « gagnantes » à la propagation, vitesse grand V, du cynisme. Et ce cynisme profite toujours aux mêmes, nous savons qui sait le mieux récupérer la rage des cyniques, des désenchantés… Et les cycles historiques qui se répètent…

Prêts pour une Grande Noirceur?

~ par delorimier sur 11 septembre 2010.

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