Dans une petite boîte de tôle…

Dans une petite boîte de tôle, Gérard garde quelques documents qui lui sont importants. Je n’ai jamais vu Gérard écrire, il sait signer son nom et je sais qu’il aime lire et qu’il possède quelques bouquins et de vieilles versions de L’almanach du Peuple ou du Livre de l’année.

Taciturne, voire renfermé, mon grand-père est peu loquace. Son visage se renfrogne encore plus alors qu’il s’apprête à ouvrir la petite boîte de tôle. Je comprends que ce qu’elle contient est grave, pour lui. Il y a dans notre famille – comme dans toutes les familles j’imagine – des non-dits, des secrets, des lieux que l’on évite toujours de visiter par la parole, par les gestes.

Mais en cette journée, je suis seul avec Gérard. Il me fait confiance, il sait très bien ce que je cherche, et je sais pertinemment qu’il y a dans cette petite boîte de tôle réponses à certaines de mes questions existentielles.

***

Je me souviens encore du jour où mon père m’avait appris que Gérard était son père adoptif. Je me souviens d’un jour du moins. Notre famille venait de voler en éclats, nous nous rendions, comme des centaines d’autres fois, à un match de hockey. Je devais avoir 14 ou 15 ans. Cet homme, fort et droit, un « tough » comme on dit, ce jour-là, avait laissé perler quelques larmes sous ses lunettes de soleil et sa voix avait trahie toute la douleur qui l’habitait. C’est la première fois qu’il s’était admis « bâtard », seul au monde.

***

Je n’ai jamais prononcé le mot « adoption » devant mon grand-père. J’en ai déduit qu’il devait avoir eu une conversation avec mon père, le tout s’est déroulé comme machinalement, comme si c’était le temps que le secret se passe avant d’être perdu. Dans la petite boîte de tôle, il y avait quelques fiches comme celles que l’on trouvait jadis dans les cabinets de bibliothèques pour classer les bouquins, avec un trou dans le bas. L’écriture sur les cartons n’était manifestement pas celle de mon grand-père, peut-être celle de Jeanne, sa douce première femme. À ce jour je ne le sais toujours pas.

Ce qui m’avait le plus étonné, c’est que ces cartons avaient été raturés, biffés, aurait-on dit, plus récemment. Ce qui demeurait lisible était l’adresse de la « crèche », un nom à consonance anglophone, une date, des chiffres – un numéro de dossier peut-être ? -, et la mention « mère inconnue ».

Je savais que Gérard n‘avait pas mis les pieds à Montréal depuis belle lurette. La crèche était située à Montréal, au pied du Mont-Royal, un ancien couvent ou une congrégation de Sœurs. J’étais à l’époque messager à vélo dans la métropole et cette adresse du Plateau ne me disait absolument rien. Je me suis dit que cette crèche ne devait plus exister depuis longtemps. Gérard m’a tiré de mes rêveries. « C’est encore ouvert tsé. La bonne Sœur est encore là! »

Mon père n’a jamais cherché à savoir l’identité de son père biologique. Il estimait que si ce type avait été assez lâche pour fuir ses responsabilités, et bien il ne méritait pas le temps ni l’énergie à consacrer à sa recherche. Quelqu’un, pas longtemps avant ma rencontre avec Gérard, avait pourtant fait le trajet avant moi, car le Vieux en savait plus qu’il ne m’en dit ce jour-là.
(à suivre…)

~ par delorimier sur 11 octobre 2010.

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