La barbarie dans chaque salon de l’Occident

Comme d’autres collègues au bureau aujourd’hui, j’ai été sidéré par les images macabres de la capture et de la mort (l’exécution?) de Kadhafi. Le type est un tortionnaire et un dictateur qui donne froid dans le dos. Pire, son inhumanité laisse parfois à penser que certains êtres humains sont fondamentalement méchants, dans le sens le plus tordu du terme.

Dès la diffusion des premières images, mon fil twitter s’anime. D’abord, les images non censurées de Al-Arabya. Pas de doute, c’est bien lui. Comme c’est le cas en pareille circonstance dans le monde des médias, l’information explose dans tous les sens. Il serait encore vivant, seulement blessé aux jambes, d’autres disent qu’il est mort. Les images rapidement laissent planer peu de doutes, il est bien mort, ensanglanté.

Une collègue me fait remarquer qu’en 2001, les médias se gardaient encore une petite gêne. Les tours qui s’effondrent oui, mais les images, pourtant maintes fois captées, de gens qui sautent des hautes sphères de l’édifice pour aller mourir dans les décombres, très peu ont filtré. On n’était pas encore entré dans l’univers de la surenchère de la barbarie graphique selon elle. Je ne savais trop quoi répondre, j’ai dû y penser.

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11 septembre 2001. Un matin particulièrement chaud et ensoleillé dans un verger de Frelishburg. Je travaille au verger Longval, celui de Peter MacAuslan, un bijou de ferme. Dans ma grosse van Econoline Camper, un poste de Montréal qui diffuse le grunge rock aliénant parfait pour ce type de travail répétitif. Soudain, rupture dans la programmation, quelque chose de grave pour que l’idiot de DJ tente de passer à un ton trop sérieux, un inconfort manifeste. Le 95.1 rentre trop mal, mais le signal de la NPR (l’équivalent de la SRC à l’époque du moins) est clair. Je deviens boulimique de l’information. Accroché à un fil audio, les quelques heures qui suivent sont surréalistes.

Sans le support de l’image, les animateurs, les analystes, les citoyens consternés tentent tous, en un champ lexical des plus variés, de rendre compte de l’importance du moment. L’histoire arrive, beaucoup avancent que ce sera le moment Kennedy de notre génération.

Des jours et des jours accroché à NPR. Mes potes me fuient, écœurés de la sempiternelle analyse des implications socio-historiques, des conséquences politiques. Je suis avec une bande de hippies qui se droguent au cynisme et au Freeze 21.

Plus la saison avance et moins il y a besoin d’une main d’œuvre abondante. Mi-novembre, nous ne sommes plus que trois pour la pomme de glace et l’entretien du verger. Depuis plus de trois mois, j’habite dans une cambuse aux services rudimentaires : une vieille radio, poêle et frigo, deux chaufferettes électriques. Pas de télé. À l’époque, je n’ai pas d’ordinateur portable non plus. Une pile de journaux. J’ai bien vu les images dans les journaux, mais quand je retourne dans mon patelin, au moment des revues de presse de fin d’année, je vois les images à la télé pour la première fois.

Brutal.

Ma mère me prend pour un hurluberlu, se demandant comment diable j’avais fait pour ne PAS voir ces images que tous ont vu jusqu’à plus soif. Je quittais rarement la ferme et l’engagement que j’avais avec Lee, mon boss, était que j’étais disponible tous les jours. En revanche, je n’avais plus à travailler avant un bon bout de temps.

Nous étions à l’ère Bush II, un air de boulechitte de droite, l’âge d’or des faucons néorépublicains, les Rumsfeld, les Chenney. Les États-Unis avaient mauvaise presse même si la planète compatissait avec le peuple états-unien, beaucoup pensaient que le régime Bush (I et II) l’avait bien mérité. Un soir où, avec mon père, nous discutions de cela, je m’insurgeais contre cette Amérique, contre ce peuple belliqueux. Personne au monde ne connait ce pays comme mon père! Huit millions de km comme trucker, la carte routière fondue dans le cerveau, un low bridge par ici, un truckstop miteux par là, un détour inconnu quand il le faut… Les Américains ne sont pas tous pareils, il me convainc de l’accompagner dans un aller-retour vers Chicago.

En revenant, ma décision est prise, je quitte pour un périple de deux mois dans mon Econoline, je ferai plus de 9000 km le plus souvent dans l’Amérique profonde, une époque fascinante pour découvrir ce pays. J’en garde encore aujourd’hui un souvenir intarissable (j’y reviendrai un jour ici…)

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Je répondrai à ma collègue que le 11 septembre 2001 est, selon moi, le point de départ et le point de fuite au bout duquel on peut regarder le prisme de la surenchère de la barbarie de l’image.

Le peuple états-unien vit encore les contrecoups du débalancement provoqué par le fracassement des plaques tectoniques sociales qu’a engendré les tristes événements de cette journée. La barbarie dans chaque salon de l’occident, un stunt machiavélique sans précédent, on doit l’avouer, un coup de maître dans la recherche de la provocation terroristique. Les historiens étudieront les conflits que nous vivons présentement à la lumière de cet événement. On est en plein dedans. Et la terreur dans mon iphone ce matin, une simple page issue de cette Histoire.

~ par delorimier sur 21 octobre 2011.

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