La petite histoire d’une grève…

Une drôle de classe que la mienne cette session. Un cours à prédominance orale et un groupe de 40 étudiantes. Pas un seul garçon. Une première. Moi qui aime traiter de la gestion de classe, je serai servi!

Le soir de la Saint-Valentin, je me permets une blague un peu moche. Les impératifs d’être étudiantes ou celui d’être prof; nous sommes là. Je me compte chanceux, je souperai ce soir là avec 40 charmantes étudiantes du module de l’éducation! On doit bien rire un peu de ce cours à l’horaire atypique! Un 5 à 8!

Déjà dans le corpus de lecture fortement teinté de l’actualité qui touche le monde de l’éducation, nous avons à discuter du mouvement de protestation étudiant en lien avec la hausse des frais de scolarité. Contexte : construire un plan d’intervention orale de 5 à 7 minutes, fonction référentielle du discours, pas question de donner son opinion. Présenter les enjeux, les positions des uns et des autres sans prendre partie. Un cours particulièrement stimulant, beaucoup d’échanges, des arguments dans la période de discussion, de mise en commun des idées. Les opinions de mes étudiantes sont partagées. Je fédère le tout sans prendre partie. Pas tout de suite.

La semaine d’ensuite, on m’apprend qu’il y aura vote au département de l’éducation du campus de St-Jérôme de l’UQO. Le vote général a été teinté semble-t-il d’irrégularités. Les Associations étudiantes veulent voter par département. Encore nous en discutons en classe. Je demeure neutre tout en m’assurant de mettre en garde mon groupe des dérives possibles de ce type d’exercice démocratique. Il faut s’assurer que le vote soit légitime, un vote secret si possible, du moins que personne ne soit intimidé en fonction de son opinion sur le sujet. Mais surtout, quoiqu’il advienne de l’issue du vote, du nécessaire impératif de respecter le résultat du vote.

Je reverrai mes étudiantes une dernière fois la semaine d’après car mon cours se tiendra une journée avant l’entrée en vigueur de la grève. On me demande ce que j’en pense. Mon syndicat appuie publiquement la grève, moi aussi. J’ai le privilège (peut-être sera-ce la seule fois de ma carrière) d’avoir un groupe exclusivement féminin. Des futures enseignantes, un métier de plus en plus difficile, où les conditions de pratique se détériorent, où le taux de rétention dans la profession inquiète; j’aborde le tout sous l’angle des conditions sociales des femmes. Une société qui fait reculer les droits de la majorité attaque toujours les femmes en premier. L’histoire montre que quand les conditions des travailleurs reculent, quand les acquis sociaux sont remis en question et menacés, ce sont TOUJOURS LES FEMMES qui en souffre en premier. En ce sens, mon appui à leur cause est acquis, doublement. À titre d’étudiantes, mais aussi à titre de femmes.

Nous en parlerons longtemps après le cours. Je suis touché par les histoires que j’entends. Loin des égosillements démagogiques des radios complaisantes à la cause du gouvernement qui condamnent tous azimuts ces fauteurs de troubles, ces « crisses de pourris sales», non mais quel con ce maire d’Huntingdon. Un petit échantillon certes, 40 étudiantes. Mais ce que je vois c’est beaucoup de filles qui travaillent pour arriver à étudier; l’une serveuse dans un restaurant, une autre dans une garderie privée le jour, sans reconnaissance, une autre encore qui œuvre dans le secrétariat. Presque toutes doivent travailler et étudier. Plus de la moitié est forcée à s’endetter. Une réalité que je comprends bien, dix après le début de ma carrière, je rembourse encore mon prêt étudiant. Les études de cycle supérieur pour un fils de camionneur…

Elles risquent beaucoup dans bien cas. Mettre en péril ses études quand on y met tant d’effort est un geste louable que l’on doit saluer; dans cette société trop souvent nourrie au cynisme et à l’individualité comment ne pas saluer ces filles qui décident de se tenir debout? Une me racontait qu’effectivement elle avait un téléphone portable (ce qui semblait en importuner plusieurs, symbole de ces enfants gâtés), il lui avait été offert par un ancien copain, inquiet de savoir que sa blonde terminait vers minuit, sa voiture garée dans un endroit sombre de St-Jérôme…

Un jour que j’étais attablé au quatrième étage de l’aire commune du pavillon de l’UQO de St-Jérôme, un très endroit qui surplombe la ville, je croise une étudiante qui arbore le carré rouge. J’attends que mon cours commence en sachant qu’il n’aura pas lieu. Les deux dernières semaines, j’ai été reçu par un comité d’accueil d’étudiantes arborant fièrement le carré rouge. Cette étudiante ne fait pas partie des grévistes, elle étudie en administration. Elle est visiblement enceinte de plusieurs mois. Je sais cependant qu’elle devra voter ce soir là comme les étudiants en administration doivent se prononcer. « Ma session est bien peu importante dans le fond, je sais trop bien tout le mal que ça me ferais de devoir payer quelques centaines de dollars de plus, j’ai tant de mal à arriver déjà. Je ne suis pas la seule mère monoparentale à essayer d’étudier en m’endettant le moins possible… »

Les démagogues en tous genres ont inondé leurs nombreuses tribunes de tant de faussetés que l’histoire de ce groupe d’étudiantes se doit d’être racontée. Semaine après semaine, nous sommes loin des rassemblements tapageurs et des casseurs tonitruants! La même routine. Mon contrat stipule que je dois me rendre à mon cours. Je connais la chanson; elles sont là, au fond d’un couloir dans le sous-sol du campus de St-Jérôme, une classe. Des sourires et une ambiance festive la première fois, quelques enfants. Je discute avec elles pendant un certain temps et je rebrousse chemin. Un peu fier tout de même de cette mobilisation. La jeunesse se politise-t-elle… enfin! Notre époque du morcellement de tout ce qui nous unit au collectif voit-elle enfin quelques bribes d’une solidarité vivifiante?

La semaine d’ensuite, elles sont beaucoup moins. Il fait tristounet dehors, et dans le fond du couloir elles s’attendaient à être plus. C’est dans l’indifférence cette fois qu’elles m’accueillent. Il y a dans le milieu de leur cercle (un carré plutôt, elles ne sont que quatre) un plat qui contient des muffins décorés de glaçage rouge. Visiblement le plat demeure entier. Je ne sais trop quoi dire, sinon que de partager ma solidarité.

Dans quelques minutes je me rendrai devant ma salle de classe. Je sais que mes étudiantes ont voté hier soir. Je ne sais trop à quoi m’attendre. Un refus de poursuivre la session au-delà de la période d’aujourd’hui mettrait sérieusement la session en péril. Honnêtement je m’attends à donner mon cours.

Comme je descends l’escalier, les cris et les rires d’enfants m’ont vendu la mèche. Ont-elles osé? Leur détermination est incontestable! Elles sont plus d’une vingtaine à m’attendre. Des sourires, certains inquiets, mais fièrement elles accueillent leur professeur pour lui signifier leur refus d’abandonner la lutte pour cette cause en laquelle elles croient. On peut être en désaccord avec leur position, mais on doit saluer leur courage. Trop d’entre elles ont connu la précarité de la vie étudiante, les jobbines mal payées, les loyers que l’on partage à plusieurs pour arriver, les horaires de travail des unes et des autres, le va et vient d’un loyer trop exigüe pour jouir de la tranquillité nécessaire à la réalisation de travaux universitaires décents. La déception de devoir se comparer avec une minorité également qui peut étudier sans devoir se tracasser des questions financières. Cette iniquité des chances qui fait que trop souvent la note que l’on se voit attribuée est conditionnée, inévitablement, par des impératifs qu’ont subit plus que l’on ne contrôle.

Quand j’entends Paul Arcand, matin après matin qui fait des milles et des milles sur le dos des étudiants, qui questionne la légitimité de leur choix démocratiques, qui met en doute la justesse de leur cause, qui dresse un portrait caricatural de ces jeunes qui sont dans la rue, dans le fond des couloirs universitaires pour défendre une cause en laquelle ils croient, pour laquelle ils ont résolument décider de s’unir, je rage en dedans. Ça m’enrage profondément. Et je pense à cette fille, enceinte de plus de huit mois, qui a travaillé si fort pour réussir sa session malgré les rigueurs de la maternité à venir mais pour qui le bien commun passe avant les considérations de sa seule session… Nous avons beaucoup à apprendre de ces jeunes. Beaucoup.

~ par delorimier sur 18 avril 2012.

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