Les exilés de Taoudenni

(Récemment, plusieurs articles ont été écrits par rapport à la situation des anciens combattants des Forces Canadiennes. On dit parfois que chaque famille compte, de près ou de loin, un militaire. C’est mon cas. Trop souvent, ces militaires doivent affronter des enfers pour lesquels ils ne sont pas toujours préparés. Peut-on vraiment s’y préparer? Trop souvent encore, ces militaires doivent composer, suite à leurs expériences troublantes, avec les ravages de la maladie mentale, le syndrome post-traumatique notamment. J’ai connu Luc Racine professionnellement, mais ce texte est un écho aussi à mon parrain, qui a connu l’enfer de Sarajevo.)

Les exilés de Taoudenni

Un paysage de désolation. L’homme se tenait là, hagard, ne sachant trop s’il devait pleurer. Devant un tel spectacle, c’eût été le comble de l’ironie que de pleurer. Il s’abstint. Dans les larmes, il y a le sel, il y a l’eau.

L’homme porte l’uniforme. Parachuté dans tous les enfers du monde, souvent il a dû faire face à l’horreur, à l’indicible. Alors qu’il s’éloignait de son véhicule, se sachant encore approché de l’infâme, il ordonna à son assistant, un jeune officier malien, de ne pas le suivre. Devant lui, deux petits corps atrophiés, non loin de leur mère, les trois, morts de soif. Le périple des réfugiés maliens entre Taoudenni et la frontière algérienne est périlleux. Sans eau, devenue nomade, réfugiée par la rigueur du climat, cette mère a porté ses enfants jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort.

Onze en deux jours, l’officier des Forces canadiennes, qui a pourtant connu l’enfer du génocide rwandais, se trouve désarmé devant un ennemi implacable, la soif. Onze personnes mortes sur la route du sel. Le désert Tanezrouft, autrefois lieu d’une vaste mer intérieure, attire les plus démunis de la terre, on y exploite sommairement quelques gisements de sel gemme. Isolés, oubliés, volés par les tyrans des caravanes azalaï, qui chargent les plaques de sel mais jamais ne partagent leur eau, les miséreux sont contraints à l’exil. Car ici, comme trop souvent ailleurs sur le continent africain, qui possède l’eau, possède aussi le pouvoir.

La route est longue entre Bamako et Taoudenni. L’uniforme du major Racine est poussiéreux. Depuis plus de quinze ans, il sillonne les sentiers africains, épris de compassion pour le continent oublié. Il ne compte plus les tragédies, les morts, les singulières métaphores de cet enfer terrien. Dans l’indifférence la plus totale, il craint déjà le prochain cauchemar. On annonce une ruée vers l’or noir dans ces contrées inhospitalières. Les maîtres de la prospection ont mis en évidence quelques gisements pétroliers et l’on vient de délivrer des permis d’exploitation. Ces barons de l’or noir importent leur eau, nécessaire liquéfiant dans le procédé de prospection. Depuis peu, ils chassent les miséreux à la pointe des fusils.

Onze en deux jours ont été trouvés sur le chemin de l’exil. Aujourd’hui, une mère et ses deux enfants, poussiéreux cadavres, couverts du sable qui tourbillonne au passage des camions-citernes.

L’officier canadien fait son travail. Dans la lente bureaucratie des États modernes, l’exil des gueux de Taoudenni sera vite oublié. Le comble de l’ironie eût été de pleurer.

(Texte fictif inspiré d’une situation réelle, en l’honneur du major Luc Racine, officier des Forces canadiennes à l’école de pacification internationale de Bamako, mort sur une route du Mali en 2008)

~ par delorimier sur 3 octobre 2012.

Une Réponse to “Les exilés de Taoudenni”

  1. Émouvant. Merci.

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