Nos dernières nuits de silence (2) – l’oeil humide de Renée

Il n’y avait vraiment qu’un seul sujet de discussion au village ce matin. La Caisse Populaire, le Métro, le resto Chez Angèle, le bureau de poste… J’avais envie de me promener ce matin afin d’écouter un peu ce que mes concitoyens pensaient de l’ouverture soudaine-bien peu le savaient qu’elle ouvrirait ce matin- de l’autoroute 50.

Voilà qui est fait. On peu maintenant cheminer de la Montée Paiement à Gatineau jusqu’à la 15 à St-Jérome sans entrave.

Première constatation, la 148 est déserte. C’est frappant. Pour les habitués du coin, c’est toujours tout un charabia que de passer de la Côte St-Charles à la route provinciale tant le trafic y est constant. Plus maintenant apparamment. En arrivant au village, le même constat. Le stationnement de l’épicerie Métro est désert, fait rarissime. Pas d’attente à la lumière, une auto ici et là, presque rien. Un calme que je ne connaissais pas à mon village.

La caissière à l’épicerie me demande ce que j’en pense. Elle ne le dit même pas, une évidence. Elle habite la 148 au coin de Côte St-Charles justement. « En haut de la Côte, vous devez bin l’entendre la 50? »

Je lui répond qu’en fait, je m’attendais à un débit plus grand de voitures, que le cap de roche agit en tant que paroi naturelle afin de réduire le bruit de la route.

Nous nous étions faits à l’idée de toute façon. Les grands tiraillements inhérents à la construction d’un ouvrage d’une telle ampleur sont arrivés bien avant (on doit ajouter à l’autoroute 50, les rénovations à la ligne de transmission Chénier d’Hydro-Québec aussi). Il y en a eu des chicanes, des vies brisées, des chambardements. Les « locaux » les connaissent ces histoires.

Mon ancien voisin de terre au sud par exemple, on le voit encore, parfois, se promener dans le rang. Exproprié de ses terres, il y retourne parfois, du moins ce qu’il en reste. Les chemins que cet homme a construit à même la forêt y sont encore, quoiqu’en friche à certains endroits. Mais ces chemins ne mènent plus nul part, sinon qu’à un enchevêtrement de cul-de-sac en haut desquels il y a la route. Ce n’est pas tout que cet homme ait été exproprié, sa maison n’a pas connu la démolition, elle a été déménagée plus loin sur le rang, elle connait une seconde vie, la jeune famille du fils du cultivateur juste en bas de chez moi…

Il y a Renée aussi. Un petit lopin de terre d’un acre ou deux. Cette vieille accueillait jadis, il y a quoi sept ou huit ans pas plus, un cercle de fileuse chez elle. Il y avait quelque chose d’absolument phénoménal que de se tenir là, en silence chez Renée quand toutes ces dames se donnaient rendez-vous et filaient la laine, comme leurs aïeulles l’avaient fait bien avant elles. Une petite maison pièce sur pièce, quelques moutons et une chèvre. Un parterre de vivaces aussi. Les lunettes rondes qui tombaient un peu vers l’avant, toujours quand nous, les « étranges », nouveaux dans le rang à cette époque, prenions quelques minutes pour lui dire bonjour, elle nous accueillait avec le sourire et un callin bien senti.

La vieille clôture de broche de l’enclos de Renée y est encore. Elle est tordue et les pieux sont brisés à plusieurs endroits. La vielle dalle de ciment sur laquelle reposait la maison de Renée y est encore, du verre brisé dessus, et la nature qui commence déjà à y reprendre ses droits. Le lichen et ces brins d’herbes qui réussissent je ne sait trop comment à se faufiler entre les interstices du ciment fissuré. À l’oeil du passant il n’y a rien ici. Pourtant…

On voit Renée une fois de temps en temps. Tenez, au printemps dernier, elle y était afin de tirer à cet endroit qu’elle connaît mieux que quiconque quelques vivaces qui avaient résisté au temps.

J’y étais tout à l’heure. Le bruit des voitures et des camions à quelques mètres de moi, en haut, sur l' »overpass », ne me dérangeait plus tant que ça. Mais le souvenir de ma dernière conversation avec Renée, l’oeil humide, au printemps dernier, ça oui.

~ par delorimier sur 26 novembre 2012.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :