#CEIC Mͤ Denis Gallant, procureur-linguiste? Analyse de l’interrogatoire de Bernard #Trépanier.

Bien entendu, dans la vie d’un procureur, rares sont les chances de pouvoir tenir le haut du pavé quand on plaide comme certains ont pu le faire à l’ère des chaînes d’information continue qui diffusent des audiences auxquelles ils participent. Les Commissions Gomery et Charbonneau (Bastarache dans une moindre mesure) sont de ces « commissions-événements » qui réussissent à passionner le Québec et font des plaideurs qui attaquent les filous de véritables héros.

La Commission Charbonneau aura fait de Mͤ Denis Gallant un de ces procureurs-héros. J’aimerais m’attarder un peu à un aspect plus particulier de son interrogatoire de l’un des plus importants rouages de la collusion et de la corruption à la base du mandat de cette commission, l’ex directeur du financement d’Union Montréal, Bernard Trépanier. On peut dire sans se tromper que l’homme de 74 ans est l’archétype même du « faiseur d’élections », ces collecteurs de fonds bourrus qui œuvrent dans l’antichambre du pouvoir depuis toujours, des experts de l’extorsion de contributions politiques en échange de privilèges non avoués : des contrats avec les municipalités, de l’information privilégiée ou un accès aux personnes de pouvoir.

Les premiers moments de l’interrogatoire ont tôt fait de susciter un certain malaise; visiblement mal à l’aise devant la caméra, cet homme de l’ombre avait la voix tremblotante et le souffle court. Nerveux, ce fumeur se raclait sans cesse la gorge et il semblait avoir quelques problèmes auditifs, surtout quand les questions du procureur l’embêtaient quelque peu.

Mais le prof de Lettres en moi s’est tout de suite intéressé à l’aspect linguistique de la chose. Les ingénieurs qui avaient précédé M. Trépanier depuis quelques jours étaient des professionnels qui, manifestement, avaient un niveau de langage standard, voire soigné. D’entrée de jeu, le collecteur de fonds a insisté sur le fait qu’il n’avait pas « beaucoup d’instruction ». Il était ardu de déceler un fil conducteur clair dans ses propos et il a rapidement été établi que cet homme n’avait pas un champ lexical très élaboré.

D’ailleurs, n’ayant pas toujours les mots pour exprimer son exaspération devant les questions de Denis Gallant, Bernard Trépanier compensait par un haussement de ton, par l’interpellation du procureur, le coupant sans cesse, ce qui, sémantiquement, devenait très décousu. Et c’est ici que quelques heures après le début de l’interrogatoire, le procureur Gallant a fait œuvre d’une grande habileté à changer complètement le cours de son interrogatoire. Ceux qui ont écouté attentivement auront remarqué que par glissement sémantique, Trépanier voulait à tout prix éviter de dire le mot « collusion » auquel il substituait le terme « consortiums ». C’est à ce moment précis que Maître Gallant a saisi la balle au bond et a inversé le cours de l’interrogatoire. À partir de ce moment là, on allait parler le langage de Trépanier.

Pour ce faire, il fallait que Denis Gallant évite les phrases interrogatives directes qui incitaient une réponse courte du témoin. Nous l’avons bien vu, quand le procureur a demandé à Trépanier de but en blanc s’il était le responsable d’un système de collusion à Montréal, même en appuyant ses dires par l’aveu des autres témoins qui l’incriminaient, Trépanier répondait de façon stricte : « Non. Je vends des billets ». Devant ce cul-de-sac argumentaire, Denis Gallant a décidé de tricoter le témoin au moyen de longues affirmations à partir de la définition du terme collusion (textuellement, rien de moins!) afin de le faire admettre exactement le contraire de ce qu’il affirmait quelques minutes auparavant.
N’en doutons pas un instant, si le vocabulaire de Trépanier est limité, cela ne l’empêche pas de savoir exactement ce qu’est la collusion et ce que celle-ci implique. L’important pour lui est de ne pas s’avouer « directement » responsable de celle-ci devant la Commission. Trépanier n’a pas avoué devant les Commissaires qu’il participait, voire qu’il pilotait un système de collusion à Montréal, mais il a avoué sans détours sa participation à chaque élément déconstruit de la définition contextuelle du mot collusion : (investopedia la définit comme suit- très pertinent selon moi )

« A non-competitive agreement between rivals that attempts to disrupt the market’s equilibrium. By collaborating with each other, rival firms look to alter the price of a good to their advantage. The parties may collectively choose to restrict the supply of a good, and/or agree to increase its price in order to maximize profits. Groups may also collude by sharing private information, allowing them to benefit from insider knowledge. »

À mon avis, la force de Maître Denis Gallant aura été de s’adapter rapidement à des circonstances complexes en cours d’interrogatoire, ce qui n’est pas chose simple quand on est suivi avec autant d’attention. Le tout aurait pu dérailler rapidement et l’interrogatoire de Bernard Trépanier se serait révélé bien peu pertinent. Ce ne fut pas le cas et si certains ont beaucoup insisté sur ce que le témoin a nié, la force de l’interrogatoire de Denis Gallant réside en ce qu’il lui a fait admettre.

~ par delorimier sur 28 mars 2013.

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